{"id":11,"date":"2015-03-28T17:02:41","date_gmt":"2015-03-28T16:02:41","guid":{"rendered":"http:\/\/127.0.0.1\/universiteahmedbaba.com\/?page_id=11"},"modified":"2016-02-29T17:13:40","modified_gmt":"2016-02-29T16:13:40","slug":"a-propos-de-ahmed-baba","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.universiteahmedbaba.com\/web\/a-propos-de-ahmed-baba\/","title":{"rendered":"A propos de Ahmed Baba"},"content":{"rendered":"<h3>QUI EST AHMED BABA ?<\/h3>\n<p><em>Le moyen \u00e2ge africain rec\u00e8le des tr\u00e9sors philosophiques inconnus sinon m\u00e9connus. Ahmed BABA de Tombouctou est l\u2019un de ces joyaux perdus qu\u2019il s\u2019agit de retrouver. Nous nous proposons ici de donner un aper\u00e7u de la vie et de la pens\u00e9e de ce philosophe du Sahara m\u00e9ridional, dont la puissance th\u00e9orique et l\u2019ardeur patriotique illuminent l\u2019empire Songha\u00ef aux 16e et 17e si\u00e8cles.<\/em><\/p>\n<h3>1- LA VIE DE BABA : UNE TRADUCTION CONCRETE DE SA PHLOSOPHE<\/h3>\n<h4>1.1 Qui est Ahmed BABA ?<\/h4>\n<p>BABA na\u00eet le 26 Octobre 1556 (au Macina ?) et meurt \u00e2 Tombouctou le 22 Avril 1627 \u00e2 l\u2019\u00e2ge respectable de 71 ans. Bien que g\u00e9n\u00e9ralement ignor\u00e9e, sa pens\u00e9e rev\u00eat une envergure telle que, pour les sp\u00e9cialistes, elle r\u00e9sume le g\u00e9nie intellectuel des Grands Empires sah\u00e9liens m\u00e9di\u00e9vaux.<br \/>\n\u00ab Au Soudan, et \u00e0 Tombouctou en particulier ; toute la litt\u00e9rature arabe est incarn\u00e9e en quelque sorte dans ce c\u00e9l\u00e8bre personnage \u00bb [2]\nC\u2019est ce que nous apprend l\u2019Introduction au Tarikh Es-Soudan de Sadi, par O. Houdas.<br \/>\nPourquoi en faisons-nous un auteur m\u00e9di\u00e9val alors que le d\u00e9coupage conventionnel des grandes p\u00e9riodes de l\u2019histoire \u00ab universelle \u00bb consid\u00e8re que le moyen \u00e2ge va du 5e au 15e si\u00e8cles ? Parce que ces dates repr\u00e9sentent d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la chute de l\u2019empire romain et l\u2019autre le d\u00e9but de la Renaissance en Europe. Ce qui signifie qu\u2019elles ne concernent r\u00e9ellement que l\u2019histoire occidentale.<br \/>\nPour ce qui concerne la grande chronologie, d\u2019autres rep\u00e8res semblent plus pertinents pour situer la p\u00e9riode historique interm\u00e9diaire en Afrique. Ainsi, le moyen \u00e2ge africain irait de la fin de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle internationale n\u00e9gro-pharaonique dans l\u2019antiquit\u00e9 \u00e2 l\u2019\u00e9mergence de la premi\u00e8re r\u00e9publique n\u00e8gre \u00e2 Ha\u00efti au 18e si\u00e8cle. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 : le d\u00e9but du d\u00e9clin continental, avec l\u2019invasion culturelle des langues et religions ext\u00e9rieures, de l\u2019autre : le d\u00e9but du redresse\u00adment politique g\u00e9n\u00e9ral des peuples n\u00e9gro-africains du continent et de la diaspo\u00adra. Le moyen \u00e2ge africain dure donc approximativement 2.000 ans.<br \/>\nAhmed BABA est l\u2019un des monuments intellectuels de cette \u00e9poque. Mais est-il r\u00e9ellement un africain, c\u2019est-\u00e0-dire un penseur de race noire ou de cul\u00adture n\u00e9gro-africaine ? Cette question a soulev\u00e9 une certaine pol\u00e9mique chez les sp\u00e9cialistes, dans la mesure o\u00f9 le philosophe fait mention \u00e0 la fois de son origine berb\u00e8re et de son africanit\u00e9 soudanaise. La g\u00e9n\u00e9alogie que fournit Ahmed BABA \u00e0 son propre sujet affirme en effet qu\u2019il est un \u00ab Senhadji-ElMaci-Es-Soudani \u00bb. Ce qui le situe comme un Soudanien ou Soudanais n\u00e9 au Maci (Macina ?) dans une famille de parent\u00e9 berb\u00e8re.<br \/>\nPour sortir d\u2019embarras dans cette question, on pourra se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019avis de Djibril Tamsir Niane qui explique que les Senhadji (Zanhadja) sont de \u00ab nomades berb\u00e8res qui s\u2019\u00e9taient m\u00e9tiss\u00e9s avec les soudanais \u00bb [3], c\u2019est-\u00e0-dire les Noirs. Nous pouvons par cons\u00e9quent consid\u00e9rer BABA comme un m\u00e9tis racial et culturel, m\u00eame si un de ses commentateurs, Zeys l\u2019identifie tout simple\u00adment en tant qu\u2019 \u00ab \u00e9rudit n\u00e8gre, cadi de Timboctou au dix-septi\u00e8me si\u00e8cle \u00bb.<br \/>\nEn tout \u00e9tat de cause, ce qui importe, au fond, n\u2019est pas la couleur de peau de l\u2019homme, \u00e0 propos de laquelle il y a controverse, mais son appartenance culturelle v\u00e9ritable et sa conscience nationale. Car c\u2019est en se reconnaissant comme membre de telle communaut\u00e9 que l\u2019on se situe dans le monde quelle que soit sa couleur de peau. Et il faut dire qu\u2019Ahmed BABA s\u2019est toujours voulu \u00ab soudanten \u00bb et qu\u2019il a toujours agi en cons\u00e9quence. Peu importe donc aujourd\u2019hui que certains veuillent lui attribuer la nationalit\u00e9 marocaine.<br \/>\nNous pouvons admettre qu\u2019Ahmed BABA est un philosophe de culture n\u00e9gro-africaine pour trois raisons. Premi\u00e8rement, sa famille a habit\u00e9 Tombouctou durant de nombreuses g\u00e9n\u00e9rations et elle a port\u00e9 de ce fait la marque des cultures traditionnels mandingues, puis Songha\u00ef, qui tour \u00e0 tour, ont domin\u00e9 la r\u00e9gion. Deuxi\u00e8mement les professeurs qui ont le plus influen\u00adc\u00e9 le jeune BABA durant ses \u00e9tudes sont des intellectuels n\u00e8gres, \u00e0 l\u2019image de Mohammed Baghayogo.<br \/>\nVoici comment le juge son \u00e9l\u00e8ve dans sa notice autobiographique :<br \/>\n\u00ab Ce fut mon guide et mon pr\u00e9cepteur dans la carri\u00e8re des lettres, et nul autre, j\u2019ai le droit de le dire, ne m\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi utile que lui \u00bb. [4]\nTroisi\u00e8mement, comme nous l\u2019avons vu, notre auteur peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un m\u00e9tis n\u00e9gro-berb\u00e8re qui est conscient de sa soudanit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de son africanit\u00e9, et la revendique.<br \/>\nLa formation d\u2019Ahmed BABA est longue et \u00e9tendue. Il a en effet \u00e9tudi\u00e9 jus\u00adqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 30 ans environ et fut pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019homme le plus instruit de Tombouctou au moment de l\u2019exp\u00e9dition marocaine en 1591. Il \u00e9tudia des mati\u00e8res telles : la philosophie, la logique, l\u2019ex\u00e9g\u00e8se, le droit, la grammaire, la th\u00e9ologie, la rh\u00e9torique, l\u2019histoire, la litt\u00e9rature, etc.. Il avait une biblioth\u00e8que particuli\u00e8rement riche comptant sans doute plus de 1.500 ouvrages selon les t\u00e9moignages de l\u2019\u00e9poque. Il r\u00e9digea lui-m\u00eame un total de 56 livres connus, dont la moiti\u00e9 fut compos\u00e9e lors de son exil marocain entre 1593 et 1607.<br \/>\nAhmed BABA enseigna toute sa vie et laissa de nombreux disciples aussi bien au \u00ab Soudan \u00bb qu\u2019au Maghreb. Parall\u00e8lement, il exer\u00e7a des fonctions reli\u00adgieuses, judiciaires et civiles de th\u00e9oricien et interpr\u00e8te du droit canonique musulman.<br \/>\nMais aujourd\u2019hui, force est de constater que cet \u00e9minent penseur a sombr\u00e9 dans l\u2019oubli, alors que son patriotisme politique et son humanisme rationalis\u00adte militent en faveur de son retour au premier plan, dans un continent qui a soif de lib\u00e9ration et de progression vers les lumi\u00e8res.<\/p>\n<h4>1.2. Une vie consacr\u00e9e aux causes nobles<\/h4>\n<p>Ahmed BABA nous fournit l\u2019exemple type de l\u2019intellectuel dont la pratique politique rejoint la th\u00e9orie philosophique. L\u2019acte majeur de sa vie concerne l\u2019engagement patriotique dont il a fait preuve lors de l\u2019invasion de son pays : le Songha\u00ef, par le Maroc. Et le ma\u00eetre-mot de sa philosophie est certainement : justice.<br \/>\nSon patriotisme est un nationalisme de lib\u00e9ration qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019expan\u00adsionnisme oppresseur marocain, au nom du droit des peuples musulmans du Soudan \u00e0 la libert\u00e9, selon les principes de la justice coranique. Celle-ci en effet, ne peut admettre qu\u2019un peuple soudanien converti \u00e0 l\u2019islam depuis des si\u00e8cles puisse \u00eatre convi\u00e9 \u00e0 se soumettre \u00e0 un autre peuple musulman.<br \/>\nLe sultan du Maroc Moulay Ahmed El Mansour, d\u00e9sireux de prendre le contr\u00f4le des mines d\u2019or et de sel situ\u00e9es au Soudan, consulta les intellectuels de son pays au sujet de la guerre qu\u2019il comptait y mener, contre l\u2019empire de Gao. A en croire Zeys, le souverain songha\u00ef fit de m\u00eame de son c\u00f4t\u00e9, pour \u00e9va\u00adluer les id\u00e9es et les sentiments de ses \u00e9rudits par rapport \u00e0 l\u2019invasion \u00e9tran\u00adg\u00e8re en pr\u00e9paration. C\u2019est \u00e0 travers cette consultation que se r\u00e9v\u00e9la claire\u00adment le patriotisme d\u2019Ahmed BABA.<br \/>\n\u00ab Il est certain, assure Zeys que Ishak-sokya dut interroger \u00e9gale\u00adment les oul\u00e9mas soudaniens sur la valeur juridique des pr\u00e9ten\u00adtions du sultan marocain ; ce qui le prouve, c\u2019est l\u2019attitude patrio\u00adtique que prit Ahmed BABA \u00e0 cette occasion. Il \u00e9tait alors dans toute la force de l\u2019\u00e2ge &#8211; il avait trente six ans &#8211; dans tout l\u2019\u00e9clat de sa renomm\u00e9e ; il exer\u00e7ait une grande influence sur ses concitoyens, par la puret\u00e9 de ses m\u0153urs, par la stricte orthodoxie de son ensei\u00adgnement. Il n\u2019h\u00e9sita pas un instant \u00e0 d\u00e9clarer que le Maroc n\u2019avait aucun droit sur le Soudan \u00bb [5].<br \/>\nLe savant et philosophe soudanien ne se contenta cependant pas d\u2019\u00e9mettre une simple opinion, si juste et si audacieuse fut-elle. Il s\u2019engagea concr\u00e8tement dans la lutte de lib\u00e9ration, conform\u00e9ment \u00e0 ses positions philosophiques sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 de toutes les races devant la loi divine, sur le droit \u00e0 la libert\u00e9 de tout peuple musulman, sur l\u2019engagement des \u00e9rudits dans la d\u00e9fense du savoir, de la v\u00e9rit\u00e9, de la justice, et non dans celle des pouvoirs oppresseurs.<br \/>\n\u00ab Tout porte \u00e0 croire, ajoute Zeys, que, tant par l\u2019\u00e9loquence de sa parole que par l\u2019autorit\u00e9 morale qui s\u2019attachait \u00e0 sa personne, il devint le chef de la r\u00e9sistance opini\u00e2tre que les tholba de Timboctou firent au vainqueur. Aussi le g\u00e9n\u00e9ral d\u2019El-Mansour ; voyant tous les m\u00e9contents se grouper autour de cet adversaire irr\u00e9conciliable, se d\u00e9cida-t-il (le 27 octobre 1593) \u00e0 le faire arr\u00eater ; avec tous les membres de sa famille, et bient\u00f4t apr\u00e8s, \u00e0 l\u2019exp\u00e9dier au Maroc, non sans avoir livr\u00e9 au pillage les biens et la riche biblioth\u00e8que du grand patriote (&#8230;)<br \/>\nOblig\u00e9 d\u2019aller remercier son pers\u00e9cuteur ; il parut devant lui, accom\u00adpagn\u00e9 de tous les docteurs de la capitale, qui avaient tenu \u00e0 lui faire cort\u00e8ge. Ni la captivit\u00e9, ni les mauvais traitements n\u2019avaient r\u00e9ussi \u00e0 l\u2019abattre ; il \u00e9tait demeur\u00e9 le vaillant champion de l\u2019ind\u00e9\u00adpendance soudanaise. Comme El &#8211; Mansour demeurait cach\u00e9 der\u00adri\u00e8re un rideau, il l\u2019apostropha avec v\u00e9h\u00e9mence, lui demandant s\u2019il se prenait pour Dieu \u00ab qui, seul, parle \u00e0 l\u2019homme \u00e0 travers un voile \u00bb. Le prince, honteux, se montra \u00e0 d\u00e9couvert et Ahmed BABA lui reprocha alors de l\u2019avoir d\u00e9pouill\u00e9 de ses livres, priv\u00e9 de sa libert\u00e9, et charg\u00e9 de cha\u00eenes \u00bb. (Ibid. p. 133-134).<br \/>\nUne des th\u00e8ses favorites du jurisconsulte BABA, sur laquelle s\u2019appuie sa d\u00e9fense de l\u2019ind\u00e9pendance nationale remonte jusqu\u2019au proph\u00e8te Mohammed.<br \/>\nElle consiste \u00e0 proclamer que tout musulman (individu ou peuple) est libre par le fait de sa croyance et qu\u2019il ne saurait ni perdre cette libert\u00e9 par le fait d\u2019au\u00adtrui, ni l\u2019ali\u00e9ner par son propre fait. Ce principe rend les musulmans intou\u00adchables les uns par les autres et sacr\u00e9s les uns pour les autres. Ainsi se trou\u00adve scell\u00e9 entre eux un pacte tacite de paix et d\u2019unit\u00e9, fond\u00e9 sur l\u2019identit\u00e9 de leur foi.<br \/>\nCette imbrication entre la lutte de lib\u00e9ration et la philosophie de la justice et de la libert\u00e9 donne un relief exceptionnel \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019Ahmed BABA qui rejeta en tant que philosophe, la sp\u00e9culation gratuite et la contemplation pas\u00adsive des id\u00e9es. Il d\u00e9fendit d\u2019autres causes nobles, comme celle de la propaga\u00adtion intellectuelle des connaissances scientifiques et des valeurs morales \u00e0 tra\u00advers toute l\u2019Afrique du Nord et de l\u2019ouest, o\u00f9 il forma une multitude d\u2019\u00e9rudits, les \u00e9loignant de la foi aveugle pour les introduire dans la pratique tol\u00e9rante de la religion et surtout dans l\u2019amour de la science.<br \/>\nMais il nous importait avant tout ici de mettre en exergue le patriotisme h\u00e9ro\u00efque du philosophe africain, par lequel il atteint les cimes de la pens\u00e9e\u00ad-action progressiste, de l\u2019actualisation sociale de id\u00e9es philosophiques person\u00adnelles.<\/p>\n<h4>1.3. Ahmed BABA : Un authentique philosophe<\/h4>\n<p>Nous parlons bien des id\u00e9es philosophiques de BABA, mais \u00e0 y voir de pr\u00e8s est &#8211; ill\u00e9gitime de le consid\u00e9rer comme un authentique philosophe ? N\u2019est- il pas tout simplement un commentateur des \u00ab Ecritures saintes \u00bb ou un sp\u00e9cialiste du droit musulman ?<br \/>\nPlusieurs raisons militent en faveur de l\u2019id\u00e9e selon laquelle BABA fait de la philosophie en toute conscience et en pleine connaissance de cause. Nous entendons ici par philosophie une r\u00e9flexion ou une pratique th\u00e9oris\u00e9e portant sur des questions g\u00e9n\u00e9rales fondamentales, utilisant la m\u00e9thode rationnelle (conceptualisation, argumentation, esprit critique&#8230;), s\u2019\u00e9vertuant \u00e0 poser des \u00ab principes premiers \u00bb et des \u00ab buts ultimes \u00bb, et prenant position par des th\u00e8ses, en vue d\u2019instaurer un art de vivre, un mode de gouvernement, un savoir-faire sp\u00e9culatif, bref une sagesse de r\u00e9f\u00e9rence.<br \/>\nEvoquons d\u2019abord le travail de conceptualisation et d\u2019argumentation qu\u2019il accomplit en 1592 pour montrer \u00ab la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019intention sur l\u2019action \u00bb (Ghayat al &#8211; amal fi fadl al &#8211; niyya ala l &#8211; amal).<br \/>\nA ce propos, il examine les concepts de \u00ab purification \u00bb et d\u2019\u00ab intention \u00bb. Pour lui, la purification est un soin qui consiste \u00e0 d\u00e9barrasser l\u2019action de tout m\u00e9lange douteux, tel que l\u2019orgueil, l\u2019hypocrisie ou l\u2019envie. Cette catharsis (Ikhlas) est un effort soutenu d\u2019\u00e9l\u00e9vation de l\u2019\u00e2me et de vertu, \u00e0 l\u2019aune duquel se mesure la perfection de la foi du croyant. C\u2019est cette attitude int\u00e9rieure de puret\u00e9 qui conduit \u00e2 poser des actes eux-m\u00eames purs.<br \/>\nMais dans cet ouvrage de 1592, c\u2019est surtout la \u00ab niyya \u00bb (l\u2019intention) qui int\u00e9\u00adresse l\u2019auteur. Dans les deux premiers chapitres, il d\u00e9finit longuement celle-ci. En r\u00e9sum\u00e9, dit-il :<br \/>\n\u00ab La niyya est l\u2019\u00e9nonc\u00e9 prononc\u00e9 de fa\u00e7on audible ou mentalement par celui qui veut accomplir un acte. Elle a sa place dans le c\u0153ur, l\u2019organe central de l\u2019intelligence et de l\u2019action \u00bb, (traduction Zouber)<br \/>\nLa finesse, la pr\u00e9cision, la consistance et la profondeur de cette concep\u00adtualisation purement philosophique sont ind\u00e9niables.<br \/>\nEnsuite, l\u2019auteur d\u00e9montre dans le troisi\u00e8me chapitre que l\u2019intention importe plus que l\u2019action. Il appuie sa th\u00e8se sur l\u2019argument suivant : le c\u0153ur \u00e9tant l\u2019organe le plus noble du corps humain, et l\u2019intention \u00e9tant \u00e9labor\u00e9e par cet organe, elle porte en elle la noblesse de celui-ci, et est par cons\u00e9quent sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019action, qui est le fait des \u00ab membres ext\u00e9rieurs \u00bb de l\u2019organisme, organes moins nobles.<br \/>\nCet argument se consolide par la consid\u00e9ration selon laquelle l\u2019intention appartient au domaine du commandement alors que l\u2019acte rel\u00e8ve du domaine de l\u2019ex\u00e9cution. Il est donc inf\u00e9rieur en dignit\u00e9 \u00e0 la volont\u00e9 intentionnelle, qui ordonne et \u00e2 laquelle, il ob\u00e9it. Ceci n\u2019est qu\u2019un exemple parmi d\u2019autres du tra\u00advail de raisonnement auquel se livre BABA dans toutes ses recherches.<br \/>\nNotons aussi, en second lieu, que Ahmed BABA est un philosophe au plein sens du terme dans la mesure o\u00f9 il r\u00e9fl\u00e9chit sur des questions g\u00e9n\u00e9rales fon\u00addamentales. Par exemple, le rapport entre l\u2019intention et l\u2019acte, entre le savoir et le pouvoir ou entre la foi et la science. Qui plus est, il aborde ces questions en d\u00e9battant avec des philosophes et des savants de renom, \u00e2 l\u2019instar de Al \u00adGhazali ou Ibn Khaldoun, ou en se situant par rapport \u00e2 tel ou tel courant phi\u00adlosophique ou th\u00e9ologique.<br \/>\nEnfin, il y a lieu de consid\u00e9rer Ahmed BABA comme un authentique philo\u00adsophe par son mode de vie, marqu\u00e9 par une activit\u00e9 permanente de construc\u00adtion d\u2019id\u00e9es profondes \u00e0 travers la r\u00e9daction d\u2019ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence et la transmission acad\u00e9mique d\u2019un savoir et d\u2019une sagesse de haut niveau \u00e0 ses \u00e9tudiants et disciples. Ce mode de vie porte aussi en lui ceci de philosophique que les actes civiques et politiques majeurs de BABA sont \u00e9clair\u00e9s par une pens\u00e9e morale profonde, th\u00e9oris\u00e9e dans ses \u0153uvres et respect\u00e9e dans son existence sociale. En d\u00e9finitive, il faut bien reconna\u00eetre que si BABA est un jurisconsulte et un th\u00e9ologien, il brille aussi par cette m\u00e9thodologie critique et argumentative qui fait la rationalit\u00e9 formelle du discours philosophique, ainsi que par la recherche du fondamental, de l\u2019essentiel, de l\u2019ultime. Il est un philosophe id\u00e9aliste et fid\u00e9iste de tendance rationaliste. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9sident sa faiblesse et sa grandeur.<\/p>\n<h3>2. LES ID\u00c9ES ET L\u2019APPORT PHILOSOPHIQUES D\u2019AHMED BABA<\/h3>\n<h4>2.1. La gouvernance \u00e9clair\u00e9e comme condition de cohabi\u00adtation saine entre science et politique.<\/h4>\n<p>C\u2019est l\u2019une des premi\u00e8res grandes th\u00e8ses philosophiques d\u2019Ahmed BABA, d\u00e9fenseur de l\u2019autonomie et de la pr\u00e9\u00e9minence du savoir par rapport au pou\u00advoir. Il l\u2019\u00e9met en 1588 dans son ouvrage intitul\u00e9 : Porte-bonheur et contre-mal\u00adheur : \u00e9viter les autorit\u00e9s injustes (Jalb al-nima ma wadaf al-niqma bi-mujana\u00adbat al-wulat al- zalama). D\u00e9finissant la motivation qui le conduit \u00e0 une telle \u00e9tude, l\u2019auteur dit d\u2019entr\u00e9e de jeu :<br \/>\n\u00ab C\u2019est pour m\u2019alerter moi-m\u00eame et mettre en garde mes compatriotes et mes pairs contre la fr\u00e9quentation des gouvernants oppresseurs, que j\u2019ai compos\u00e9 ce volume \u00bb [6]\nAhmed BABA est frapp\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9 par l\u2019ingratitude de la plupart des pou\u00advoirs politiques envers les savants et philosophes, dont ils sollicitent la com\u00adp\u00e9tence et l\u2019autorit\u00e9 intellectuelles, sans que pour autant ils ne leur garantis\u00adsent ni s\u00e9curit\u00e9 ni dignit\u00e9. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 il est ulc\u00e9r\u00e9 par la bassesse et le manque de d\u00e9ontologie des intellectuels qui font la cour au pouvoir et se lais\u00adsent manipuler par lui, sans se rendre compte que celui-ci \u00e9tant corrupteur, il d\u00e9gradera la qualit\u00e9 et l\u2019objectivit\u00e9 de leur savoir.<br \/>\nIl existe donc une contradiction explosive entre la logique scientifique et la raison d\u2019Etat. Mais faut-il en tirer la conclusion que le pouvoir politique est n\u00e9cessairement abusif et qu\u2019il d\u00e9t\u00e9riore forc\u00e9ment la puret\u00e9 du savoir ?<br \/>\nAhmed BABA ne le pense gu\u00e8re. Il fait confiance \u00e0 la perfectibilit\u00e9 et \u00e0 la capacit\u00e9 morale des hommes. M\u00eame si les Etats en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale n\u2019admettent pas que la philosophie et la science fassent ressortir les limites de leur puis\u00adsance, il reste que \u00ab les bons princes \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e2me noble et \u00e0 l\u2019esprit \u00e9clair\u00e9, peu\u00advent prot\u00e9ger et promouvoir les arts et les sciences et se montrer tol\u00e9rants et compr\u00e9hensifs vis-\u00e0-vis des philosophes. C\u2019est le cas par exemple de l\u2019Askia Mohammed qui r\u00e9habilite les lettr\u00e9s de Tombouctou pers\u00e9cut\u00e9s par son pr\u00e9\u00add\u00e9cesseur Sonni Ali durant la seconde moiti\u00e9 du 15e si\u00e8cle.<br \/>\nC\u2019est donc finalement le crit\u00e8re moral de la bonne gouvernance qui commandera l\u2019attitude des politiques vis-\u00e0-vis des scientifiques et vice-versa. La mauvaise gouvernance conduit \u00ab \u00e0 la scission profonde, et \u00e0 l\u2019irr\u00e9m\u00e9diable s\u00e9paration \u00bb entre le pouvoir et le savoir, alors que la bonne gouvernance per\u00admet la cohabitation raisonnable entre le pouvoir politique et la puissance cul\u00adturelle de l\u2019intelligentsia.<br \/>\nAu total, le constat peut \u00eatre fait que l\u2019analyse de la contradiction entre le savoir et le pouvoir, par Ahmed BABA, est celle d\u2019un philosophe conscient de la vanit\u00e9 et du p\u00e9ril de l\u2019ambition politique d\u00e9raisonnable, sans cesse expos\u00e9e aux charmes pervers de l\u2019abus de pouvoir. La position de BABA est un ensei\u00adgnement encore actuel pour toute l\u2019intelligentsia africaine et particuli\u00e8rement pour les philosophes. Il institue la raison pensante comme tribunal du poli\u00adtique ; \u00e9rige la tol\u00e9rance politique et le sens du progr\u00e8s scientifique et social, de la part des gouvernants, en crit\u00e8res de la gouvernance \u00e9clair\u00e9e ; instaure la vigilance, et si n\u00e9cessaire la distanciation vis-\u00e0-vis du pouvoir, en principes d\u00e9ontologiques permettant de sauvegarder la dignit\u00e9 de la science.<\/p>\n<h4>2.2. La pr\u00e9\u00e9minence de la science et de la pratique religieuse rationnelle sur la foi aveugle<\/h4>\n<p>Nous avons affaire ici \u00e0 un d\u00e9bat classique dans le champ philosophique islamique, o\u00f9 \u00e9volue Ahmed BABA dans une tr\u00e8s large mesure. Il oppose les fid\u00e9istes mystiques et autres illumin\u00e9s sectaires aux scientifiques et philo\u00adsophes croyants. BABA prend position en faveur de ces derniers en 1603 dans Dons pr\u00e9cieux \u00e9largissant la vertu des savants (Tuhfat al-fudala bi-bad Fada\u2019il al-Ulama\u2019).<br \/>\nFace \u00e0 cette lutte d\u2019id\u00e9es entre les savants pieux et les mystiques connais\u00adseurs de la pratique du culte, BABA \u00e9vite de prendre parti d\u2019embl\u00e9e. Il expose d\u2019abord les deux th\u00e8ses en pr\u00e9sence et les \u00e9value ensuite \u00e0 la lumi\u00e8re des sagesses traditionnelles de son pays ou des le\u00e7ons remontant aux compa\u00adgnons du proph\u00e8te (athars). Il les soumet aussi \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation des plus grands savants et philosophes musulmans, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019arabo-berb\u00e8re Ibn Khaldoum et de l\u2019iranien Al-Ghazali. Les hadiths ou traditions recueillies de la bouche du proph\u00e8te et pr\u00e9sent\u00e9es g\u00e9n\u00e9ralement sous forme d\u2019anecdotes, font aussi partie de ses crit\u00e8res d\u2019analyses. Enfin BABA soup\u00e8se les arguments de chaque camp au moyen d\u2019\u00e9l\u00e9ments formels et pratiques tels que la coh\u00e9ren\u00adce et la pertinence du discours ou le sens social et la valeur communautaire des id\u00e9es.<br \/>\nEn conclusion de sa r\u00e9flexion, BABA tranche le d\u00e9bat de mani\u00e8re sereine, gr\u00e2ce \u00e2 cette m\u00e9thodologie rigoureuse, soucieuse d\u2019objectivit\u00e9 et d\u2019\u00e9quit\u00e9, le plus important pour lui \u00e9tant la force rationnelle, sociale et religieuse de l\u2019ar\u00adgument. Voici sa position finale, qui intervient avec une certaine prudence :<br \/>\n\u00ab ceux qui poss\u00e8dent la science ou le savoir et n\u2019agissent pas selon leur enseignement ne sont qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 ob\u00e9issants, tandis que ceux qui la ou le poss\u00e8dent et agissent en cons\u00e9quence ont un double m\u00e9rite (&#8230;). Nous penchons pour l\u2019id\u00e9e de la pr\u00e9\u00e9minence des savants, comme, le prouvent de nombreux hadiths et athars ainsi que de nom\u00adbreuses traditions remontant aux \u00ab anciens vertueux \u00bb. Mais les savants dont il s\u2019agit ici sont ceux qui font preuve de pi\u00e9t\u00e9 et de d\u00e9votion et se conforment \u00e0 l\u2019enseignement du Coran et de la Sunna, et non ceux qui cherchent \u00e0 tirer de leur science des int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats ou une gloire personnelle \u00bb (cit\u00e9 par Zouber).<br \/>\nDe la sorte, malgr\u00e9 une souplesse d\u2019esprit admirable le soudanien prend position contre AL-Ghazali, \u00e9minent d\u00e9fenseur de l\u2019illumination mystique et de la sup\u00e9riorit\u00e9 des \u00ab sciences int\u00e9rieures \u00bb (intuitionnisme th\u00e9ologique et \u00e9pist\u00e9\u00admologique, contemplationnisme religieux) sur les \u00ab sciences ext\u00e9rieures \u00bb (sciences exp\u00e9rimentales et positives, ex\u00e9g\u00e8se th\u00e9ologique et rationalisme phi\u00adlosophique)<br \/>\nLes \u00ab saints connaisseurs \u00bb, disciples de AL-Ghazali estiment que les \u00ab sciences int\u00e9rieures \u00bb embellissent l\u2019\u00e2me de vertus qui en extirpent tous les d\u00e9fauts et vices alors que les \u00ab sciences ext\u00e9rieures \u00bb \u00e9loignent du chemin de Dieu.<br \/>\nPour leur part, les rationalistes reprochent aux gnostiques de d\u00e9tenir un savoir th\u00e9ologique qui leur conf\u00e8re la saintet\u00e9 de fa\u00e7on exclusive, sans que cette gr\u00e2ce divine atteigne le reste de la communaut\u00e9 des fid\u00e8les, alors que la science v\u00e9ritable doit servir l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Cet argument, qui souligne le sens aigu de la communaut\u00e9 qui habite notre philosophe, est essentiel chez lui et r\u00e9v\u00e8le bien sa tournure d\u2019esprit philosophique africaine. Il s\u2019agit d\u2019un rejet cat\u00e9gorique de l\u2019individualisme et d\u2019une option claire et nette pour la col\u00adlectivit\u00e9. Le salut individuel vaut moins que le bien-\u00eatre collectif.<br \/>\nEn rationaliste qui privil\u00e9gie l\u2019interpr\u00e9tation de la loi (science juridique) et l\u2019ex\u00e9g\u00e8se du texte coranique et de ses compl\u00e9ments doctrinaux (th\u00e9ologie rationnelle) , BABA cite des paroles de guides spirituels musulmans, \u00e0 l\u2019appui de son choix. Par exemple :<br \/>\n&#8211; \u00ab cherchez la science en Chine s\u2019il le faut \u00bb ;<br \/>\n&#8211; \u00ab Les savants sont les h\u00e9ritiers des proph\u00e8tes \u00bb ;<br \/>\n&#8211; \u00ab L\u2019encre des savants vaut mieux que le sang des martyrs \u00bb.<br \/>\n(voir Zouber p.164)<br \/>\nOn le voit bien, l\u2019apport essentiel d\u2019Ahmed BABA ici, r\u00e9side dans sa promotion prudente, mais ferme, du rationalisme qui fait pendant \u00e0 sa condamnation de l\u2019aveuglement mystique. Certes ne va-t-il pas jusqu\u2019\u00e0 interroger l\u2019ir\u00adrationalisme inh\u00e9rent \u00e0 toute croyance superstitieuse, mais sa position ouvre certainement la voie \u00e0 une probl\u00e9matique de la la\u00efcit\u00e9, en m\u00eame temps qu\u2019el\u00adle barre la route \u00e0 l\u2019int\u00e9grisme religieux et \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 absolue de la religion. Ce qui n\u2019est pas une avanc\u00e9e n\u00e9gligeable.<\/p>\n<h4>2.3. Pour un humanisme anti-raciste universaliste<\/h4>\n<p>En 1615, dans son Echelle pour s\u2019\u00e9lever \u00e0 la condition juridique des souda\u00adniens r\u00e9duits en esclavage (Miraj al-suud ila nayl hukm mqjlab al sud ou Al\u00adkashf wa-l-bayan li-asnaf majlubi l-Sudan), Ahmed BABA s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre le racisme anti-n\u00e8gre des populations sahariennes du Touat. L\u2019interpr\u00e9tation que les Touatiens font de la \u00ab guerre sainte \u00bb islamique et du butin d\u2019esclaves qu\u2019elle apporte, est qu\u2019il suffit qu\u2019un peuple ne soit pas musulman pour que les individus qui le composent puissent \u00eatre esclavagis\u00e9s, en toute l\u00e9galit\u00e9, sans autre forme de proc\u00e8s. Autrement dit l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 religieuse seule serait pour eux le crit\u00e8re et le fondement de l\u2019esclavage. Les populations ainsi vis\u00e9es par les Touatiens sont des N\u00e8gres de la r\u00e9gion Haoussa, entre autres.<br \/>\nC\u2019est alors qu\u2019Ahmed BABA \u00e9labore une distinction subtile, mais lourde de cons\u00e9quences entre le concept de \u00ab guerre r\u00e9guli\u00e8re \u00bb et celui d\u2019\u00ab asservissement ill\u00e9gal \u00bb. La guerre r\u00e9guli\u00e8re de jihad suppose qu\u2019une enqu\u00eate pr\u00e9alable ait \u00e9t\u00e9 conduite pour savoir qu\u2019elle est la condition religieuse et juridique de la population vis\u00e9e, et que des sommations l\u00e9gales lui aient \u00e9t\u00e9 adress\u00e9es auparavant, visant \u00e0 lui faire accepter la conversion \u00e0 l\u2019Islam ou le protectorat de l\u2019Etat musulman. L\u2019asservissement ill\u00e9gal est abusif et ne procure pas l\u00e9gitimement des captifs, faute de respect des conditions de la proc\u00e9dure.<br \/>\nAinsi apprend-on qu\u2019un peuple non musulman payant tribut \u00e0 un Etat croyant est, par ce fait m\u00eame, exempt\u00e9 de toute vis\u00e9e esclavagiste, de la part de ce dernier, bien qu\u2019il ne pratique pas la religion islamique.<br \/>\nSentant par ailleurs une tendance \u00e0 la discrimination raciale anti-n\u00e8gre dans le propos de ses interlocuteurs, le philosophe soudanien leur rappelle d\u2019une part que la mal\u00e9diction de Cham rel\u00e8ve d\u2019une tradition musulmane apo\u00adcryphe que le Coran ne prend pas \u00e0 son compte, et d\u2019autre part, que l\u2019Islam met toutes les races au m\u00eame niveau, ne niant que la libert\u00e9 de l\u2019incr\u00e9dule obstin\u00e9, et ceci sans aucune consid\u00e9ration ethnique ou raciale.<br \/>\nVoici l\u2019argumentation dialectique de BABA \u00e0 ce propos :<br \/>\n\u00ab Que doit-on entendre, demandent-ils [les Touatiens] par ces mots : \u00ab les descendants de Ham sont les esclaves des enfants de Sem et de Japhet \u00bb ? Si l\u2019on vise leur \u00e9tat d\u2019incr\u00e9dulit\u00e9, il n\u2019y a l\u00e0 rien de sp\u00e9cial \u00e0 leur qualit\u00e9 des descendants de Ham ; la m\u00eame raison vaut pour les enfants de Sem et Japhet, et il doit \u00eatre permis de r\u00e9duire en esclavage tous les incr\u00e9dules, qu\u2019ils soient noirs, qu\u2019ils soient blancs.<br \/>\nL\u00e9galement parlant, il en est ainsi ; il n\u2019y a aucune diff\u00e9rence \u00e0 faire entre les races humaines, qu\u2019elles proc\u00e8dent de Ham ou de tout autre. Il est possible que la mal\u00e9diction de No\u00e9, si elle a frapp\u00e9 un certain nombre de descendants de Ham, ne les ait pas frapp\u00e9s tous \u00bb. (cit\u00e9 par Zeys, p.179).<br \/>\nAhmed BABA ne croit pas que la race noire ait \u00e9t\u00e9 maudite par Dieu. Mais pour arriver \u00e0 convaincre ses contradicteurs, il utilise une argumentation habile qui laisse penser qu\u2019il fait des concessions, tout en poursuivant l\u2019ob\u00adjectif consistant \u00e0 d\u00e9truire totalement le pr\u00e9jug\u00e9 anti-n\u00e8gre de la mal\u00e9diction de Cham et \u00e0 r\u00e9habiliter les Noirs face aux autres races. Le philosophe sou\u00addanien est un homme de son \u00e9poque, qui ne parvient pas \u00e0 condamner clai\u00adrement le principe m\u00eame de l\u2019esclavage, du fait de sa foi islamique qui admet ce syst\u00e8me. Cependant il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9noncer s\u00e9v\u00e8rement les transactions esclavagistes abusives : \u00ab Ce commerce, affirme-t-il, est une des calamit\u00e9s de notre \u00e9poque \u00bb. Cette conviction humaniste se manifeste aussi lorsqu\u2019il deman\u00adde d\u2019\u00eatre cl\u00e9ment vis-\u00e0-vis des esclaves :<br \/>\n\u00ab Dieu ordonne de traiter les esclaves avec humanit\u00e9, qu\u2019ils soient noirs ou non ; on doit avoir piti\u00e9 de leur triste sort, et leur \u00e9pargner les mauvais traitements, car le fait seul de devenir la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019autrui, brise le c\u0153ur ; parce que la servitude est ins\u00e9parable de l\u2019id\u00e9e de violence et de domina\u00adtion, surtout lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un esclave emmen\u00e9 loin de son pays. Ne sommes-nous pas tous les descendants d\u2019Adam ? C\u2019est pour cela que le Proph\u00e8te a dit : Dieu le Tr\u00e8s Haut t\u2019a rendu propri\u00e9taire de l\u2019esclave ; s\u2019il avait voulu ; il l\u2019aurait rendu ma\u00eetre de ta personne \u00bb (Voir Zeys p.180)<br \/>\nL\u2019ensemble de l\u2019argumentation d\u2019Ahmed BABA sur cette question t\u00e9moigne bien de son attachement \u00e0 la dignit\u00e9 et \u00e0 la libert\u00e9 de l\u2019homme, qui constituent la r\u00e8gle, alors que l\u2019esclavage ne serait qu\u2019une situation inhumaine faite de vio\u00adlence et de domination, en tout cas, une condition malheureuse et regrettable. L\u2019esclavage heurte la conscience morale du philosophe qui, on le sent, pr\u00e9f\u00e9\u00adrerait un monde de fraternit\u00e9 humaine et d\u2019\u00e9galit\u00e9. Ses plaintes contre l\u2019escla\u00advage abusif et la condition servile en g\u00e9n\u00e9ral donnent de BABA l\u2019image du sage qui n\u2019admet ce fl\u00e9au que malgr\u00e9 lui et se situerait plut\u00f4t dans la pers\u00adpective d\u2019une humanit\u00e9 r\u00e9concili\u00e9e avec elle-m\u00eame et formant une commu\u00adnaut\u00e9 universelle de croyants libres.<br \/>\nR\u00e9sumons-nous : Ahmed BABA est un philosophe africain n\u00e9gro-berb\u00e8\u00adre de grande envergure. L\u2019ethnie berb\u00e8re Senhadji dont il est originaire se trouve en effet en situation de m\u00e9tissage racial et de brassage culturel avec les Noirs du Soudan depuis des si\u00e8cles, \u00e0 en croire Djibril Tamsir Niane. Il appor\u00adte \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 l\u2019esprit patriotique, le sens de la bonne gouvernance et le souci de la d\u00e9fense des droits de l\u2019homme et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des races. Au plan th\u00e9orique, sa rigueur m\u00e9thodologique et son engouement pour la rationalit\u00e9 scientifique demeurent aussi des apports pr\u00e9cieux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>QUI EST AHMED BABA ? Le moyen \u00e2ge africain rec\u00e8le des tr\u00e9sors philosophiques inconnus sinon m\u00e9connus. Ahmed BABA de Tombouctou est l\u2019un de ces joyaux perdus qu\u2019il s\u2019agit de retrouver. 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